Des risques
du développement
Bébé joue avec un boulier

Dissimuler son visage a un impact sur les bébés

Un jeune enfant est stimulé par les vecteurs sensoriels et visuels qu’il détecte autour de lui. Il apprend par imitation. Par exemple, dès ses premiers mois, un bébé développe le “sourire-réponse”, c’est-à-dire sourire à une personne qui lui sourit aussi. Un bébé apprend à exprimer ses émotions et à décrypter celles des autres en analysant les émotions transmises par le visage. De plus, un enfant apprend à maîtriser le langage en partie en imitant les mouvements des lèvres des adultes. Cela lui permet aussi de développer une diversité de vocalises. Le masque porté chez les adultes pourrait donc gêner certains apprentissages chez l’enfant. 

 

Les bébés sont d’une grande sensibilité à l’égard du visage, tant ils en tirent d’informations. Ils peuvent aussi, à certaines périodes et notamment entre six et dix mois, présenter des réactions de peur face aux visages inconnus (et tous les visages deviennent inconnus dès lors que les bébés ne disposent plus d’assez d’informations pour les discriminer).

 

Priver le bébé de plus de la moitié du visage de son interlocuteur plusieurs heures par jour entraîne un risque d’incompréhension relationnelle, car le bébé ne peut plus utiliser les canaux habituels pour lire dans le visage de l’adulte la tonalité émotionnelle de l’interaction.

Surtout, le visage de l’adulte est un miroir, comme le disait le pédiatre britannique Winnicott, et ce sont les états émotionnels du bébé que le visage de l’adulte reflète quand il sourit en réponse à un babillage, ou qu’il exprime son empathie devant ses pleurs.

 

Privé du bas du visage de l’autre, une bonne partie de ces informations infraverbales sont perdues, et l’enfant peut se sentir davantage confus dans ses interprétations.

Alors, de quels risques parlons-nous ?

Un risque d’altération de l’identification des émotions, d’un sentiment d’insécurité, d’une entrave dans le développement de la communication orale, voire, par mimétisme ou par manque de stimulation, une tendance à l’immobilité du visage. Nous avons pu le constater dans certains services de pédiatrie, où le port systématique du masque entraînait des retards dans l’acquisition du sourire-réponse, de la diversité des vocalises (qui s’appuient beaucoup sur l’imitation des mouvements des lèvres des adultes) chez les bébés longuement hospitalisés.

Alors que l’enfant est en cours d’acquisition de la structure dialogique de la conversation, qu’il découvre le monde par l’intermédiaire de l’adulte, qu’il entre dans la culture, le manque d’interactions est préoccupant et peut avoir un impact sur le développement de la communication et du langage.

Moins d’écoute et d’échanges avec le masque


Les observations réunies dans la catégorie « attention » évoquent l’impact sur l’attention des enfants aux messages qui leur sont adressés et lors des séquences autour du livre et des comptines. Avec le masque, les professionnels remarquent le manque d’écoute, d’attention et de réactivité : « Ils ne sont pas du tout réceptifs, ils écoutent un peu puis passent à une autre activité », « La plupart des enfants réagissent moins lorsqu’on leur parle (1 an et demi - 2 ans et demi) ». Certains ont un visage inexpressif, parfois fuient le regard (enfant de 8 mois). Pour pallier cette inattention, les professionnels parlent plus fort.
Quand ils enlèvent le masque, les professionnels notent tout à fait l’inverse : plus d’attention, de réceptivité, de participation. « En enlevant le masque, je capte plus facilement l'attention des enfants », « D'ailleurs, depuis que je l'enlève systématiquement pour les chansons, ils chantent beaucoup plus! (Enfants de 2 à 3 ans) ». Les enfants apparaissent plus ouverts. Une professionnelle a le sentiment d’exister dans le regard des enfants quand elle n’a pas le masque : « Dans le regard de certains, c'était comme si je venais d'apparaître ».

Le masque crée une barrière qui filtre et freine les échanges. Les enfants ne sont plus, ou moins, dans l’écoute. Ils sont moins réceptifs et ils répondent moins. Le risque est que l’adulte, n’ayant plus de réponses à ses sollicitations, en produise également moins.
Avec le masque, la communication s’appauvrit et avec elle, tout ce que l’enfant construit par l’intermédiaire de l’adulte : le langage, la compréhension de son environnement, la structuration de sa pensée. Le déficit en attention et en interaction est donc préoccupant pour son développement général, au-delà de la communication et du langage.


Moins bonne compréhension des messages et des consignes


Les enfants comprennent moins bien le langage qui leur est adressé quand les professionnels portent le masque : ils font répéter, ont un regard interrogatif, font des confusions dans les mots ou les prénoms « Tom » à la place de « Côme ». « 2 garçons de 2 ans et demi eux veulent toujours me l'enlever. Ils ne comprennent pas parfois quand je leur explique quelque chose ». Les professionnels répètent ou parlent plus fort. Elles enlèvent aussi parfois le masque et notent alors une meilleure compréhension. Ces incompréhensions vont avoir un impact sur la production orale des enfants comme nous le voyons plus loin.

Des consignes passent beaucoup moins bien avec le masque : « pour mettre des limites avec les plus grands c'est un peu plus délicat. J'ai l'impression de ne pas être entendu avec le masque... », « Les plus grands (18 mois) ne respectent plus les consignes car ils ne savent plus si nous sommes sérieux ou pas ». L’incertitude des enfants qui ne voient pas les expressions du visage est repérable : « Lorsque l’on donne une règle ou une organisation future pour la journée l’enfant ne semble pas rassurer, il a peur d’un ordre... ». Il s’agit d’ailleurs d’un motif pour enlever le masque à certains moments pour un nombre important de réponses.
Quand ils enlèvent le masque, les pros se sentent rapidement mieux écoutés : « Q, 25 mois : tire les cheveux à un enfant, je le stoppe, fronce les sourcils et lui signifie que c’est interdit, que l’enfant a eu mal, qu’il ne peut pas faire ça. Il sourit, j’enlève mon masque et lui répète mes mots. Son visage se fige puis il part ».

Avec le masque, les expressions du visage font défaut


Le manque de lecture des expressions émotionnelles, plus que l’intensité de la voix explique l’incompréhension des consignes. Les enfants sont d’ailleurs très déroutés et se questionnent sur le sens du message. C’est la fonction illocutoire du message qui ne peut pas être décryptée, même si les mots sont compréhensibles. Le langage ne sert pas seulement à transmettre de l’information, il fait agir : c’est sa fonction illocutoire. Dans l’énoncé de consignes, c’est le but recherché. Or, quand l’adulte est masqué, même si les mots sont compris, si l’intonation est bien présente, l’ordre contenu n’est pas saisi. Ceci révèle que l’intonation et le contenu du message ne sont pas suffisants : il faut qu’il y ait aussi l’expression du visage. Là encore, l’expression du haut du visage ne suffit pas, du moins à cet âge-là.

Les enfants ne savent pas qui parle
Le repérage de la personne qui parle est particulièrement difficile pour les enfants de cet âge, lorsque plusieurs adultes sont ensemble : « A. m'entend mais ne me regarde pas, il regarde ma collègue assise à quelques m'être de moi ». « Lorsqu’on les interpelle ils cherchent du regard de la personne qui parle et attendent qu’elle leur fasse signe ». Les professionnels sont obligés effectivement de faire un signe de la main pour être reconnues comme le locuteur. Ces observations sont très fréquentes et toutes très similaires. Il est possible que le fait d’avoir des difficultés à repérer la personne qui parle explique en partie le manque d’attention analysé ci-dessus.

Du point de vue de la compréhension du langage, nous constatons donc que le port du masque est un obstacle sur trois aspects : le message en lui-même et sa clarté, sa fonction illocutoire, le repérage du locuteur.



Moins de babils et de répétition de mots


Les professionnels notent qu’il y a beaucoup moins de production de babil, de mots, d’imitation avec le masque : « Enfant de 2 ans et 5 mois ne réussit pas à répéter des mots simples, voiture ou banane ». Sans le masque, ces échanges reprennent : « bébé de 6 mois qui sourit et babille lorsqu'on enlève le masque ».
Les professionnels comprennent que c’est la vision de la bouche qui permet aux enfants de s’engager dans des imitations et des répétitions de mots : « Enfant de 2 ans qui regarde ma bouche lorsque je chante et bouge en même temps ses lèvres par mimétisme pour essayer de chanter comme moi ». « J’ai retiré mon masque, il a tout de suite regardé ma bouche, j'ai prononcé "escargot". J'ai vu qu'il observait attentivement les mouvements de mes lèvres. Il a tout de suite répété "escargot" en articulant, avec beaucoup plus d'aisance ».

 


Un grand besoin de voir la bouche et le mouvement des lèvres


Cette hypothèse est renforcée par le nombre d’observations qui montrent que les enfants sont centrés sur la bouche de l’adulte, dans les situations de communication. Quand celui-ci porte un masque, les enfants semble chercher la bouche derrière le masque : « Pour l'apprentissage de la parole, ils ont tendance à regarder là où se situe notre bouche en voyant un masque... ». Quand les professionnels enlèvent le masque, de nombreuses observations font état d’une fixation sur la bouche : « J’enlève mon masque pendant les comptines avec des enfants d'1 an et là les enfants observent de manière insistante ma bouche ».



Le masque constitue un frein à l’acquisition du langage


Alors que les recherches sur l’acquisition du langage insistent sur le rôle de la prosodie dans l’acquisition du langage, peu de travaux sont publiés sur l’imitation des mouvements de la bouche. Or, il apparaît dans cette situation très particulière du port du masque que le fait que la bouche soit non visible pénalise fortement la production de babil et la prononciation des mots. Tout se passe comme si l’imitation était une condition de la production du langage. Il ne suffit pas d’écouter parler, il faut aussi regarder parler. L’absence de visibilité de la bouche explique aussi sans doute la plus faible attention qui est mentionnée d’une façon très importante.
L’enfant entre dans la communication et le langage par de multiples canaux qui se complètent. Il rencontre l’autre avec qui il met en place des interactions. Il écoute des messages verbaux, il repère l’intonation, il imite, il produit des sons qui obtiennent ou pas une réponse. Mais aussi, il regarde le visage. Dans cette situation très particulière que nous vivons en ce moment, nous expérimentons à grande échelle, (en situation écologique et non en laboratoire), et sur des durées longues pour certains enfants, le fait de ne pas voir les deux tiers du visage. Les effets, repérés par les professionnelles montrent que tous les autres canaux sont impactés par l’invisibilité du bas du visage : la production et la répétition des sons, la compréhension des messages, et d’une façon plus surprenante, l’attention et l’engagement dans les interactions.

Le masque a donc un impact fort sur cette période de la petite enfance où les bases de la communication et du langage se mettent en place. Certes, les jeunes enfants sont résilients et dans un environnement familial sollicitant, ils vont compenser les manques vécus à la crèche. D’autres auront plus de mal, ceux qui sont en situation de vulnérabilité comme les enfants en situation de handicap ou ceux qui ne parlent pas français chez eux : « J'accueille un petit garçon de presque 3 ans qui parle uniquement chinois avec ses parents chez lui. Il répète peu de mots en français. Un jour j'ai voulu retirer mon masque en me tenant à distance et en observant mes lèvres quand je prononce des mots simples, il les a répétés juste après.... alors qu'avec le masque il ne parvient pas à répéter ses mêmes mots »

Experience du visage impassible avec un bébé

Dans cette expérience du "visage impassible" (still face en anglais), ou une mère ne montre plus aucune expression à son bébé, le Dr Tronick décrit à quel point le manque d'attention des parents est nuisible pour le bonne socialisation des enfants. Dès que la maman cesse de réagir aux tentatives de communication du bébé, il devient tendu et tente par tout les moyens de la faire réagir. n'y parvenant pas, il perd le contrôle de lui-même.

Toute la presse en parle...

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"Il commence à y avoir des études, parce qu'on observe que les enfants rient moins et ont quelques retards de développement", confie Isabelle Filliozat, psychothérapeute et spécialiste de la petite enfance : "Regarder le visage et avoir des interactions avec un adulte fait partie de ce qui est nécessaire pour le développement harmonieux de l'enfant."

 

Il n'en est pas moins nécessaire de mesurer la réalité de ces effets, assure Isabelle Filliozat. 

Et les constats sont déjà là. Une étude récente, réalisée auprès de 600 professionnels de la petite enfance, met en garde sur les conséquences du port du masque pour l'apprentissage du langage, notamment chez les enfants de 18 mois. Une alerte partagée par le pédopsychiatre Gilles-Marie Valet.

 

 

"L'enfant a besoin de comprendre et de voir que les mots sortent bien des lèvres et pas effectivement de n'importe où", explique-t-il.

"Les interactions sont absolument nécessaires à la construction de l'architecture du cerveau et c'est dans l'interaction que l'enfant grandit et s'épanouit", ajoute Isabelle Filliozat.

Outre le langage, le masque pourrait aussi troubler le développement de l'empathie et l'apprentissage des émotions chez les plus jeunes qui répondent aux mimiques, aux sourires en observant le visage des adultes autour d'eux. "Il est clair que s'il y a trop d'heures par jour pendant lesquelles les tout-petits sont exposés à une personne masquée, il va y avoir un déficit", affirme la spécialiste. "Ce qu'on ne sait pas encore, c'est comment on va pouvoir récupérer ce déficit."

L'étude québécoise

Effets du port du masque par le personnel des services de garde sur le développement langagier et socioaffectif des 0-5 ans :

Quels sont les effets possibles à long terme du port du masque chirurgical par le personnel des services de garde (SDG) sur le développement langagier et socioaffectif des enfants d’âge préscolaire?

 

- A la lumière de ces connaissances, il est plausible de supposer que le port du masque par l’adulte peut affecter les indices sonores et visuels qui contribuent à ces deux domaines de développement, notamment en altérant la qualité du signal de la parole, en cachant les mouvements de la bouche et en limitant la transmission du langage non verbal et des émotions par les expressions faciales.

- Le masque représente une barrière physique ayant des effets sur les indices sonores. Il peut affecter la qualité et le volume du signal de la parole (6, 7, 8, 9, 10) de manière significative en atténuant les hautes fréquences du discours (11, 8, 12)

- La barrière physique créée par le port du masque peut affecter l’intelligibilité de la parole (6, 10) et rendre la reconnaissance de mots plus difficile.

- Les masques empêchent de voir le mouvement des lèvres (lecture labiale), ce qui peut être un élément important pour la compréhension de la parole (7, 12), en particulier lorsque la personne se trouve dans des endroits bruyants (6). Nous pouvons présumer que ce serait donc le cas dans les milieux de garde

- L’obstruction du bas du visage par le masque pourrait être plus dommageable à certaines périodes spécifiques du développement, soit lorsque l’enfant acquiert les compétences de base nécessaires à son développement optimal, tel les que la reconnaissance des émotions.

 

- Considérant que l’expression d’une émotion implique, entre autres, les muscles du haut et du bas du visage, cacher le bas du visage par un masque opaque pourrait entraîner certains effets (8, 12, 16, 18, 19), tels que :

 

- gêner ou diminuer la communication non verbale et les indices sociaux fournis par les expressions faciales (8, 16)

- réduire la communication des émotions (16, 18)

- rendre plus difficile l’inférence d’émotions chez autrui, particulièrement dans la reconnaissance d’émotion positive qui implique le sourire (plaisir, joie, amusement, bonheur), nuisant ainsi à la capacité de comprendre autrui ou de percevoir l’empathie manifestée (12)

- rendre plus difficile la distinction des émotions de peur et de surprise l’une de l’autre (19)

Le port du masque peut effrayer ou distraire les enfants selon deux études en contexte hospitalier, dont une portant sur des enfants bénéficiant de suivis psychiatriques (16, 20)